Méditer à l’écoute de la Parole – un témoignage
S’agissant de la méditation de type chrétienne, voici ce que le jésuite Médard Kehl, dans son introduction au Credo de Hans Urs von Balthasar, écrit : « aucune des nombreuses, et en même temps tout à fait précieuses, méthodes de méditation ne peut se prétendre authentiquement chrétienne si elle ne débouche pas, pour finir, dans un acte de savourer et de comprendre toujours plus simplement la Parole de Dieu et si, par là, elle ne conduit pas à une obéissance plus disponible, dans une vie voulue comme ‘marche à la suite’ de Jésus ». (p. 31, ed. Nouvelle Cité, 1992).
La méditation chrétienne, me semble-t-il, part du principe que nous sommes des êtres incarnés, et que la parole de Dieu ne s’adresse pas seulement à notre intellect, mais qu’elle est offerte à tous nos sens. Notre Dieu s’est fait homme, le Christ a travaillé de ses mains avant de commencer son ministère, ses sandales ont été au contact de la poussière des routes et du sable brûlant du désert. Jésus hume le parfum de nard, sèche les larmes, redonne sa dignité à l’être humain en un regard, touche les infirmes etc. Un Dieu de chair, d’os et de sang, qui nous a rejoint dans notre humanité, dans nos existences tant sensorielles que spirituelles. La méditation chrétienne de la Parole a précisément ceci à nous faire sentir que Dieu nous rejoint dans nos corps parfois fatigués, légèrement appuyés sur le dossier dur des chaises de paille d’une petite chapelle, au contact d’un sol parfois glacé qui nous rappelle que chauffer les églises n’est pas une mince affaire, etc.
La première phase d’entrée en méditation consiste à porter son attention sur sa posture. Nous méditons assis et observons les points de contact de nos corps avec la chaise, l’ancrage de nos pieds dans le sol. Il s’agit non pas de juger les corps qui nous portent (et nous font parfois défaut) mais d’observer tout simplement notre tenue, qui reflète aussi la disposition générale de notre esprit. Il me semble que l’une des meilleures manières d’entrer en méditation est de porter ensuite l’attention sur ce qui nous maintient en vie, et qui est le signe du vivant – la respiration. J’aime alors à citer cette parole de la Genèse : « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant ». Se concentrer sur l’air inspiré et expiré nous rappelle que nous ne respirons pas par un effort de notre volonté – tout comme l’est la grâce, la respiration est donnée, elle n’est pas le résultat d’une maîtrise. Et pour nous chrétiens, le souffle évoque celui de l’Esprit Saint, dont on ne sait ni d’où il vient – ni où il va, comme le dit si bien Jean. Porter son attention sur son propre souffle est donc une première possibilité de détachement, d’abandon de toute-puissance et de maîtrise sur nos propres corps. Et plus on s’abandonne, et plus on s’ouvre à la grâce – même si cette dernière trouve toujours à s’insinuer par les milles résistances de notre être ! Dieu trace des lignes droites avec nos écritures courbes…
J’aime alors donner cette indication, que j’ai apprise auprès d’autres méditants, qui vise à nouveau à nous empêcher de nous juger : si notre esprit se met à vagabonder au cours de la méditation (et que l’on s’en aperçoit !), il suffit de revenir au moment présent à l’aide d’une parole intérieure par exemple (« Bonjour, Seigneur »). Sans effort particulier ni travail d’une volonté de fer, il faut juste un délicat retour à la présence de nos corps et du texte. La méditation est guidée au sens où je donne des axes de méditation en fonction du texte choisi. Je puise mon inspiration dans différents commentateurs de la Bible. Suivant l’idée que la méditation de la Parole est une possibilité de l’incarner dans nos corps et nos vies, les axes choisis sont aussi rapportés à nos quotidiens de croyants et croyantes. Le principe sous-jacent est triple : se regarder soi-même sans fards, faire un effort d’introspection honnête mais toujours dans la bienveillance envers soi-même. Et enfin aussi être en méditation avec les autres : prier les uns pour les autres.
Quand on dirige une méditation, la partie la plus difficile et délicate se trouve là : comment mesurer le temps juste de silence entre chaque indication ? Ai-je laissé à tous et à toutes assez de temps pour méditer tel ou tel extrait ou axe ? En général, je me fonde sur ma montre ainsi que sur les signes que l’attention se relâche (mouvements des corps, bruissements des chaises etc.) Mais je ne peux jamais savoir si je suis parfaitement juste – celui qui guide doit aussi abandonner sa volonté de maîtriser les événements ! La méditation se termine comme elle a commencé, c’est-à-dire par une attention prêtée au corps. On quitte peu à peu l’intensité de la présence et de l’attention. Le récit d’un Notre Père clôt ce temps œcuménique tranquille de fraternité et de sororité.