Tel que je suis

Charlotte Elliott a vécu en Angleterre à une époque pleine de remous. Née en 1789, une date que nous associons presque uniquement à notre révolution en France, elle décède en 1871, en pleine révolution industrielle, dans une époque rayonnante de la gloire « victorienne », mais aussi souffrant de mille maux « dickensiens ». Issue d’une famille anglicane à tendance plutôt évangélique (low church), elle grandit avec un seul mot d’ordre : le service chrétien

Dans sa famille, tout le monde « sert » Dieu, d’une façon ou d’une autre. Son grand-père, le pasteur Henry Venn, œuvra sa vie durant, à ce que l’on a appelé le « grand réveil » dans les églises de Grande Bretagne, au 18ème siècle.  Tous au travail donc. Sauf Charlotte, qui devient pratiquement  invalide, à son grand désespoir, à la suite d’une grave maladie, en 1821. Comment, dès lors, trouver sa place dans une famille fortement religieuse et très investie ? Comment ne pas souffrir infiniment d’être la seule à ne rien pouvoir faire quand tous les autres réalisent leur destin au sein de l’église ? Elle est animée d’un grand sentiment d’inutilité et de culpabilité.

Et pourtant, elle est certainement la seule de sa famille à nous avoir laissé un inoubliable souvenir : un cantique, écrit en 1836, lors d’une  crise de désespoir, et traduit dans la plupart des langues courantes et chanté encore régulièrement aujourd’hui. Ce cantique, c’est le numéro 43/10, dans nos recueils : “Tel que je suis”. On le comprendra bien mieux en se souvenant de son autrice.

Car ce « Tel que je suis », nous l’entonnons en pensant souvent à nos fautes, et au courage qu’il faut pour se présenter devant Dieu (appuyés sur le salut acquis pour nous par Jésus) dans l’état où nous sommes. Le sens que nous lui attribuons est souvent celui de l’honnêteté, sans laquelle notre prière est vaine. « Je n’ai rien hormis ton salut et ta voix qui m’appelle, je vacille et je tremble à chaque instant, en proie au doute… » je vous laisse relire ces paroles empreintes d’une grande humilité. Devant Dieu, nous arrivons en situation de dénuement et les seuls mérites dont nous nous prévalons sont les siens.

Mais Charlotte Elliott nous parle d’un autre dénuement : le sentiment d’inutilité. « Je suis trop vieux pour… trop jeune pour…. » lorsque nous avons dû renoncer à un service l’âge ou la maladie venant s’imposer dans nos vies ; lorsque faute de maturité, nous ne sommes pas pris au sérieux parce qu’il nous faut encore grandir et murir. Le sentiment de ne pas être assez qualifié pour s’impliquer parce qu’on n’a pas fait de théologie, par exemple. Le sentiment de ne pas assez s’y connaître pour faire partie d’un conseil presbytéral ou d’une commission… Le manque d’assurance qui nous fait croire que les autres feraient toujours mieux. Et pourtant sa vie fut loin d’être inutile : à la suite de ce premier cantique, elle  composa plusieurs volumes. Mais aucun ne dépassa en succès « Tel que je suis »

Confinée chez elle durant les dernières années de sa vie, elle écrit « Ma bible est mon église ; elle est toujours ouverte, et mon haut prêtre est toujours prêt à me recevoir. J’y trouve un confessionnal, le sujet de mes louanges, et une communauté dont le monde n’est pas digne, composée de prophètes, d’apôtres et de martyrs. Finalement, tout ce dont j’ai besoin se trouve ici. »

Avis donc à tous ceux qui dans l’église se sentent inutiles parce que leurs forces les abandonnent, ou parce qu’ils pensent qu’ils ne sont pas dignes d’être pris au sérieux. Nous venons tous au Seigneur tels que nous sommes. C’est lui qui nous place sur le sentier communautaire ; lui seul sait à quoi il nous appelle vraiment, malgré nos limites et nos infirmités.

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